Today is mercredi, 28th juin 2017

Tancarville, anatomie d’un pont suspendu 1/2

J’ai eu l’occasion il y a quelques semaines de visiter le pont de Tancarville à l’occasion des portes ouvertes organisées par la Chambre de Commerce et d’Industrie du Havre pour les 50 ans du pont. Édifié en 1959 cet ouvrage avait pour but de rapprocher les deux rives de l’estuaire à une époque où la majorité des traversées de la Seine en aval de Rouen se faisaient par des bacs. C’est donc l’occasion d’un article en deux parties un peu plus long que d’habitude, afin de lever le voile sur quelques uns de ses secrets.

Commençons par la présentation de ce pont de type suspendu à trois travées, le plus grand d’Europe à l’époque de sa construction : les deux travées de rives font 176m chacune et le tablier central fait 608m, soit un total de 960m d’éléments métalliques. Rampe d’accès sud incluse la longueur totale du pont est de 1420m, les piliers du pont culminant quant à eux à près de 125m de hauteur (+ quelques mètres depuis la réfection de 1995, voir un peu plus loin dans l’article). Le choix du site de Tancarville s’explique par la haute falaise calcaire tout près de la Seine à cet endroit, permettant de faire l’économie d’un viaduc d’accès au nord.

Le parcours commence justement de ce côté. Sur la seconde photo ci-dessous on peut distinguer sur la gauche un bout de la construction en béton dans laquelle s’engouffrent les câbles porteurs, objet de la première visite.

Pont de TancarvillePont de Tancarville

Après avoir coiffé un casque on crapahute dans la structure en béton pour découvrir la chambre d’ancrage aval (l’autre est identique). Première chose à savoir : les câbles porteurs sont en fait composés d’éléments distincts, les torons, groupés en bottes de section hexagonale et maintenus par des colliers de serrage (on le voit bien sur la photo de droite ci-dessus). Chaque toron est lui-même constitué de fils métalliques de quelques millimètres de diamètres enroulés en hélice.

Ci-dessous on distingue l’entrée de la chambre, et plus particulièrement les selles d’épanouissement à partir desquelles chacun des 2 câbles porteurs se dissocie en 45 torons.

Selle d'épanouissementSelle d'épanouissement

Les faisceaux de torons descendent ensuite tout en bas de la chambre pour aller rejoindre la tête d’ancrage. Nous sommes ici dans une zone où l’hydrométrie est constamment régulée.

Salle d'ancrageSalle d'ancrage

Et voici l’ancrage à proprement parler. Sur la gauche on voit que chaque toron est pris dans un manchon fileté lui-même vissé sur une tige métallique, système qui permet notamment de pouvoir régler individuellement la tension. A droite la partie visible des tiges qui s’enfoncent ensuite dans la falaise sur une trentaine de mètres. Notez les bouts de câble systématiquement coupés entre les 3 tiges, on en reparle juste après.

Ancrage des toronsAncrage des torons

A l’origine le pont de Tancarville n’était équipé que de 2 câbles porteurs. Cependant en 1995 la détection d’un toron coupé dans l’un d’eux, preuve d’une fatigue avancée, nécessita d’urgence des travaux. Il fallait totalement remplacer câbles et suspentes avec comme contrainte de ne pas interrompre le trafic routier.

La solution adoptée fut de substituer aux 2 anciens câbles, 4 câbles (2 de chaque côté séparés par des écarteurs) et de les fixer à leur tour dans les chambres d’ancrage et au tablier sans toucher dans un premier temps aux câbles existants. Pour compliquer encore la tâche les câbles d’origine reposant en tête de pylône dans des pièces d’acier moulées, il fallut rehausser les selles pour recevoir les nouveaux câbles (le pont gagnant par là-même quelques mètres en hauteur). Ce travail achevé, le poids du tablier et des travées fut transféré progressivement des vieux câbles vers les nouveaux. Commencées fin 1996, les opérations se terminèrent début 1998 par la dépose des anciens câbles.

Dans la première photo ci-dessous on voit bien au niveau de la tête d’ancrage l’avant/après : avant les travaux chaque toron se terminait par un culot bloqué dans un étrier tenu par les 3 fameuses tiges fichées dans la falaise. Un câble porteur étant alors composé de 60 torons on avait 180 tiges dans chaque chambre d’ancrage pour un effort de traction de 16000 tonnes. Pour faire cohabiter ancien/neuf dans les chambres d’ancrage, l’astuce consista à mettre en oeuvre 2 câbles de 45 torons et de les fixer directement aux tiges. Une fois le transfert de charge effectué, ne restait plus qu’à couper l’ancien câble.

Avant/après les travauxMaquette de la chambre d'ancrage

Pour terminer sur ces travaux pourquoi 4 câbles au lieu de 2 ? Eh bien tout simplement lors du transfert de charge les nouveaux câbles devaient descendent de plusieurs mètres, alors que les anciens en se déchargeant du poids tablier/travées, devaient remonter et donc croiser la nouvelle suspension. Pour permettre ce croisement, il fallait scinder les nouveaux câbles en deux demi-agrégats de toron.

Voilà pour la première partie de cet article consacré au pont de Tancarville, la suite très prochainement.


COMMENTER